La Croisette sous haute protection
Chronique. Réseaux d'alerte, agents privés, caméras : la sécurisation des bijoutiers de la Croisette en dit long sur Cannes, ville vitrine qui a fait de la sécurité une condition de son modèle.
Il y a des images qui résument une ville. Sur la Croisette, devant presque chaque boutique de luxe, des hommes en sombre observent, les mains croisées derrière le dos. Ce ne sont pas des touristes : ce sont les « contre-cibleurs » des bijoutiers cannois, des agents privés chargés de repérer les voleurs avant qu'ils ne passent à l'acte.
Le dispositif, décrit cette semaine par Le Figaro, est impressionnant de méthode : réseaux d'alerte mutualisés entre commerçants, remontée d'information vers la brigade anti-criminalité et le groupe de sécurité de proximité, caméras de la police municipale en renfort, et au sommet de la « fusée », le service interdépartemental de la police judiciaire. Le tout coordonné au sein du Comité Sécurité Prestige, sur le modèle du Comité Vendôme parisien.
On peut y voir une dérive : la privatisation rampante de la sécurité dans l'espace public, une ville à deux vitesses où les artères du luxe seraient mieux protégées que les quartiers populaires. La question est légitime et elle devra être posée, chiffres à l'appui, rue par rue.
Mais on peut aussi y lire une forme de lucidité. Cannes n'est pas une ville comme les autres : c'est une vitrine mondiale du luxe, dont l'économie repose sur la confiance d'une clientèle internationale fortunée. Un braquage sur la Croisette ne fait pas seulement une victime : il fait le tour du monde et il abîme la destination. « Une ville sécurisée est une ville qui se parle », résume le commissaire Haget, chef de la circonscription de police nationale. La formule vaut programme.
Car la leçon de cette organisation, c'est la fin du chacun pour soi. En mutualisant leurs moyens au bénéfice de la rue, des commerces qui y sont implantés et de la ville, les bijoutiers ont compris que la sécurité est un bien commun : celle du voisin protège la mienne. C'est une leçon qui dépasse la joaillerie et que la ville tout entière pourrait méditer.
Reste l'exigence : que cette mécanique, publique et privée mêlées, rende des comptes. La sécurité est un droit, pas un privilège de la Croisette.
